samedi 27 février 2010

Désordre dans la boite à outils (I)

J’ai un grave défaut, peu avouable : je crains les bricoleurs ou en tout cas ceux qui se revendiquent comme tels. Ils ont cette fâcheuse manie d’avoir une magnifique boite à outils à deux étages et trois tiroirs, dotée de multiples cases de toute taille dont l’ordonnancement et la prédestination ne peuvent que forcer l’admiration (si, si). Et tout ça….pour de piètres résultats souvent. Et bien, c’est pareil en Sciences sociales. Impossible de faire sans la boite à outils mais nécessité absolue de savoir l’utiliser.

J’ai donc décidé de mettre un peu de désordre dans le kit spécial étudiant de première année et voir si on ne pouvait pas ranger autrement. En m’appuyant sur mes lectures, bien entendu. Et en remettant tout à sa place après, si nécessaire.

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IM versus HM

But du jeu et but des joueurs, domination du Tout et autonomie des parties. Vieux débat et questions connues : entre les deux, existe t-il une relation mathématique (le tout est égal la sommes des parties), un lien logique (l’un ne peut pas exister sans l’autre) ou une irréductibilité ontologique (le tout est d’une autre nature que les parties) ?

Pour faire simple, il est de coutume de présenter deux conceptions radicalement opposées de la relation individu-société. Celle qui explique tout phénomène social par les actions, les motivations des individus qui en font partie, l’Individualisme Méthodologique (IM) et celle qui met l’accent sur l’impossibilité de déduire les caractéristiques du fait social des propriétés des individus qui la composent, le Holisme Méthodologique (HM).

En Sociologie, cette opposition s’est cristallisée autour de deux auteurs: Max Weber, présenté comme fondateur du paradigme individualiste et Emile Durkheim, initiateur supposé du paradigme holiste. La querelle aurait déjà commencé entre amis (Adam Smith contre Adam Ferguson) et se serait prolongée dans les années 80 entre deux intellectuels médiatiques (Raymond Boudon contre Pierre Bourdieu).

Et pourtant…voilà ce qu’en pense Bourdieu: "D'abord ce mot « holiste » ne veut pas dire grand chose. (..) C'est un mot qu'un certain nombre de gens parmi les économistes et les sociologues opposent au concept « individualiste ». En général, « holiste » est un mauvais mot, une insulte. C'est au fond tout ce que les économistes néoclassiques n'aiment pas. (..). Les gens qu'on met dans cette case expliqueraient les phénomènes sociaux comme une totalité par opposition à ceux qui partent des individus. C'est une opposition qui n'a pour moi aucun sens comme l'opposition entre individu et société. Elle est partout, sert de sujet de dissertation mais elle ne veut strictement rien dire dans la mesure où chaque individu est une société devenue individuelle, une société qui est individualisée par le fait qu'elle est portée par un corps, un corps qui est individuel. Même un individu économique est un être, un sujet collectif : qu'il soit un citoyen quelconque qui va faire son marché ou un entrepreneur, il a une tête collective, un langage collectif. Ce qui est embêtant, c'est que ce genre d'oppositions archi-fausses existent, continuent à circuler et à retarder la recherche."

Et en remontant à la source, bien avant l’invention du néologisme de « holisme » en 1926 par Smuts (bien connu n’est-ce pas ?), est-on sur de trouver chez Durkheim un holisme aussi affirmé que celui qui est enseigné ?

Une vraie découverte comme je les aime, apporte un peu de nuances.   « L’individualisme et les intellectuels» est un petit bijou d’écriture journalistique, publié au moment de l’affaire Dreyfus, en 1898. Virulent et brillant, littéraire et engagé, personnel et universel. Paru dans la «Revue bleue», il a valu à son auteur une pétition d’étudiants et d’ecclésiastiques ainsi qu’une attente de 4 ans pour sa nomination comme professeur à la Sorbonne , malgré son travail déjà reconnu et sa notoriété.

Dans cet article, Durkheim distingue tout d’abord l’individualisme de   "l’utilitarisme étroit et l’égoïsme utilitaire des économistes " (p9) Il fait de l’un le contraire de l’autre et prédit (à tort..) l’abandon rapide du second dans l’analyse en sciences sociales… On peut concevoir, analytiquement en tout cas, qu’un individu isolé soit motivé par son intérêt personnel mais dès qu’il est inséré dans une société, il a conscience du bien commun qui est celui de l’Homme en général et il agit en conséquence.

Le ressort de l'individualisme repose sur ce sentiment de sympathie naturelle que tout homme éprouve à l'égard de tout autre homme :  « En définitive, l’individualisme ainsi entendu, c’est la glorification, non du moi mais de l’individu en général. Il a pour ressort, non l’égoïsme, mais la sympathie pour tout ce qui est homme [..], pour une plus grande soif de justice. N’y a-t-il pas là de quoi faire communier toutes les bonnes volontés ? »  (p 16) L’individualisme durkheimien est caractérisée par la place accordée à la morale kantienne : mon action est bonne si les motifs que j’ai eu de la faire tiennent à ma qualité d’homme et mauvaise si elle dépend de critères tels que ma fortune, mon rang social. La conduite immorale se reconnait dans son lien étroit avec l’intérêt.

Loin d’être anti-individualiste, Durkheim pose la question de l’ordre social dans les mêmes termes que la tradition classique héritée de Hobbes : comment aboutit-on à l’harmonie plutôt que la guerre de tous contre tous ? La vie en société exerce une coercition sur l’individu et sa conduite sociale sera déterminée par les sentiments moraux qu'elle génère, sentiments qui s'opposent à l'hégémonie de son intérêt.

En guise de conclusion, Durkheim ose substituer à la religion et la morale chrétienne une autre religion « qui n’implique pas nécessairement des symboles et des rites, proprement dits, des temples et des prêtres », la religion de l’Homme, seul ciment possible de la société. Au-dessus de l’armée et même de la raison d’Etat..

En formulant cette riposte dans un contexte si particulier, le sociologue clarifie ses positions, au fondement de son œuvre: "Etre individualiste tout en disant que l'individu est un produit de la société". Entre IM et HM.



L’individualisme et les intellectuels – Emile Durkheim – Mille et une Nuits - 65p 

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