mercredi 10 mars 2010

« Être le seul qui n’ait pas fait faillite »

Tout le monde croit savoir jouer au Monopoly : il s’agit d’entrer dans la peau d’un promoteur immobilier avisé et de devenir le joueur le plus riche. Ce n’est pas faux... mais c’est la version américaine. Avez-vous lu la règle française, récemment ? Voici comment est rédigé le but du jeu : « être le seul joueur qui n’ait pas fait faillite ». Déprimant, non ?

La version originale américaine énonce pourtant bien l’objectif ainsi : « to become the wealthiest player through buying, renting and selling property »… Voilà qui en dit long sur notre rapport à l’entrepreneuriat* !

Que les français se démarquent par leur aversion pour le risque là où les américains voient une compétition individualiste n’est toutefois ni notre propos, ni le plus intéressant.

Comment jouer si on ne connaît pas les règles, voilà une question qui nous tarabuste, en revanche. Ne joueriez-vous pas plus prudemment au Monopoly si l’on vous rappelait que le but n’est pas de vous enrichir, mais d’éviter de faire faillite ? La façon dont les règles sont rédigées et mémorisées, surtout quand il s’agit du but du jeu lui-même, change à coup sûr la façon de voir et d’agir des joueurs.

Or il ne vous a pas échappé que notre question centrale, c’est de savoir à quoi on joue dans une entreprise.

Imaginez que vous deviez expliquer votre entreprise à votre petit neveu comme vous venez de lui expliquer (mal, donc) la règle du Monopoly. Première chose : lui donner le but du jeu. Que lui direz-vous ? Qu’il s’agit de faire le plus d’argent possible le plus rapidement possible ? D’obtenir le meilleur salaire pour le moins d’effort possible ? De satisfaire le plus grand nombre de clients ? D’aider les femmes à révéler leur beauté (si vous travaillez dans une entreprise de cosmétique) ?

La réponse n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Des objectifs personnels de carrière ou de revenu côtoient des objectifs assignés à l’organisation (objectifs « corporate », dirait-on) et se mélangent avec des critères de performance de l’entreprise au regard de sa proposition de valeur (satisfaire ses clients, pour faire simple).

Ca commence mal… Le petit neveu ne comprend pas les objectifs « corporate » et il ne voit pas ce que la carrière vient faire dans le but du jeu. Comme si on expliquait le Monopoly en disant que le but c’est de s’amuser…

En fait il y a bien un présupposé : jouer c’est amusant, et travailler c’est nourrissant (bon ok, c’est juste pour le plaisir de la formule mais vous avez compris l’idée, non ?). Ca c’est pour les buts des joueurs. Ca ne fait pas un but du jeu.

Quand on a dit que dans l’entreprise les actionnaires veulent du profit et que les salariés veulent du salaire, en fait on n’a rien dit.

Chacun connait ses buts personnels, et personne ne sait à quel jeu il joue.

« C’est quoi le but du jeu, alors ? »

Voir l’entreprise exclusivement comme un dispositif de création de valeur (avec en corollaire l’inévitable question « de la valeur pour qui ? ») ne permet pas de répondre. C’est pour cette raison qu’il faut changer de paradigme et voir l’entreprise comme un dispositif d’action collective. On pourra alors peut-être expliquer au petit neveu à quel jeu on joue.


*si le sujet vous amuse, l’histoire du Monopoly est vraiment passionnante : comment un dispositif destiné à faire comprendre le principe d’une taxe unique assise sur la surface de terre possédée, The Landlord’s Game, inventé par une Quaker au début du siècle, est devenu un succès commercial majeur après plagiat pur et simple, agrémenté d’une histoire aussi belle – le jeu inventé par un chômeur lors de la crise de 29 et refusé par Parker en 1934 – que fausse... A lire ici, par exemple.

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