samedi 13 mars 2010

Polis et Oikonomia

Depuis 2008, je me dis que j’aurais du faire… du grec. Toutes les fois où, au cours de notre réflexion, je me suis interrogé sur la distinction entre Politique et Economie. Non pas que je ne l’admette pas intuitivement ou que je la trouve artificielle. Je ne la saisis juste pas très bien tant ces deux concepts ont une définition mouvante selon les auteurs. Aristote et Platon pour les « anciens », Arendt et Habermas pour les plus contemporains et entre les deux, tout l’héritage allant de Saint-Augustin à la philosophie des Lumières (française et écossaise).

Comment résoudre ma question terminologique (relativement rapidement) autrement que par la lecture approfondie de ces auteurs et de ceux qui les ont commenté ?

Le grec justement, l’étymologie, peut sans doute m’aider : Polis et Oikonomia, la « Cité » et la « Science de la maisonnée »… Pas tout à fait ce que je pensais trouver mais finalement c’est pas mal : le Politique renvoie au gouvernement des hommes au sein d’un espace public, l’Economie à l’administration du foyer, du domaine privé. Les deux interrogent les conditions du vivre ensemble mais n’apportent pas les mêmes réponses.

L’idée de l'ordre Politique suppose que les hommes sont capables d’avoir entre eux des rapports réglés, comme dans la Cité ; celle de l’ordre économique signifie qu’il existe nécessairement et naturellement une harmonie qu’il suffit de savoir gérer, comme dans la famille.

La confusion de l’un avec l’autre est catastrophique. Hannah Arendt affirme ainsi dans "Qu’est-ce que la politique ?" que " la ruine de la politique résulte du fait que les corps politiques se développent à partir de la famille" c'est-à-dire à partir du principe de l’alliance entre individus supposés semblables et non de la relation entre individus acceptés dans leur diversité.

Pour d’autres raisons, trop longues à reprendre en détail ici, le philosophe André Comte-Sponville attire l’attention sur les erreurs de jugement qui naissent de la confusion de ces ordres ("le Capitalisme est-il moral ?").

Une lecture conseillée par un ami (celui-là même avec qui je ne jouerai jamais au Monopoly parce qu’il change tout le temps la règle du jeu) m’a fait regretter, en plus, de ne pas avoir étudié à Sciences Po. Parce qu’en Faculté de Sciences Economiques, on ne lit pas des auteurs comme Pierre Rosanvallon et des livres comme "Le capitalisme utopique". Trop subversif. Rendez-vous compte : il soutient que Smith est avant tout le "théoricien du dépérissement de la politique (..), l’anti-Rousseau par excellence". Pas très flatteur, dit comme ça. Pourtant, lui ne cantonne pas Smith dans son rôle rebattu de "père fondateur" de la Science Economique. Il insiste davantage sur le tournant décisif que représente sa philosophie politique dans la question du fondement de la société. Le marché comme principe d’organisation sociale rend inutile l’institution et la régulation de la société par les hommes et se présente comme la réponse globale aux questions que les théories du contrat social n’ont pas pu résoudre, de Hobbes à Rousseau.

Mais, et c’est surtout cela qu’on ne lui pardonne pas, Rosanvallon rappelle que cette conception de l’économique élargi à l’ensemble de la société est un fantasme. Celui d’une société transparente, dans laquelle les conflits et les passions auraient été neutralisées. Un fantasme né de l’"aspiration à trouver le moyen de dédramatiser le face-à-face des individus, à dépassionner leurs relations, à désamorcer la violence virtuelle des rapports de force".

Puisque c’est une illusion (la violence des rapports économiques le prouve..), il faut reconnaitre l’irréductibilité de la division sociale et des conflits, renoncer à l’idée d’un Peuple-Un ou d’une volonté générale à activer. Il faut revenir au Politique car c’est là que tout se joue. C’est en substance ce que Hannah Arendt signifie en disant que "partout où des hommes se rassemblent un espace se créé qui les rassemble et qui simultanément les sépare. (..) Partout où les hommes se rassemblent, un monde s’intercale entre eux, et c’est dans cet espace intermédiaire que se jouent toutes les affaires humaines."

La dimension politique est donc celle qui prend en compte la " pluralité humaine" chère à Arendt, qui "traite de la communauté et de la réciprocité d’êtres différents", celle qui reconnait l’impossibilité de réduire les antagonismes mais cherche à constituer une forme d’objectivité sociale, même fragile et imparfaite comme l’est la démocratie.

Compte tenu du titre choisi par Pierre Rosanvallon pour sa leçon inaugurale au Collège de France, je me suis bien dit que j’allais y trouver de quoi clôturer ce billet.

Page 12 de "Pour une histoire conceptuelle du Politique" :
" Le politique tel que je l’entends correspond à la fois à un champ et à un travail. Comme champ, il désigne le lieu où se nouent les multiples fils de la vie des hommes et des femmes, celui qui donne son cadre d’ensemble à leurs discours et à leurs actions. Il renvoie au fait de l’existence d’une « société » qui apparait aux yeux de ses membres comme formant un tout qui fait sens. En tant que travail, le politique qualifie le processus par lequel un groupement humain qui ne compose en lui-même qu’une simple « population », prend progressivement le visage d’une vraie communauté. Il est de la sorte constitué par le processus toujours litigieux d’élaboration des règles explicites ou implicites du participable et du partageable qui donnent forme à la vie de la cité"
Désormais, je l’entendrai comme ça aussi et je pourrai me passer d’aller voir chez les grecs.

Hannah Arendt – Qu’est-ce que la Politique ? – Essais Points – Seuil - 191p
Pierre Rosanvallon – Le Capitalisme Utopique - Histoire de l’idée de marché - Essais Points – Seuil - 238p
Pierre Rosanvallon – Pour une histoire conceptuelle du politique – Seuil – 47p
André Comte-Sponville – Le Capitalisme est-il moral ?- Poche – 112 p

1 commentaire:

Patrick a dit…

Question pour nourrir votre réflexion post-prandiale et dominicale : l'entreprise est-elle un dispositif économique ou politique ?

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