mercredi 7 avril 2010

L’entrepreneur est-il un joueur?

Le profit est-il le prix de la prise de risque, la juste rémunération du « bon coup d’œil » ou est-il simplement le produit de la chance et le résultat de l’exploitation des faiblesses des autres ?

Les partisans et les adversaires de la libre entreprise soutiennent chacun à leur façon le point de vue selon lequel l’action et les attitudes de l’entrepreneur auraient des similitudes avec celles du joueur. Forcément, compte tenu de son rôle dans la définition des finalités des l’entreprise, j'ai voulu aller un peu plus loin que cette métaphore facile et suis allé voir ce qu’en pensaient les économistes.

Tout superman mérite salaire

Les premiers entrepreneurs de la théorie économique sont des hommes raisonnables, créateurs d’ordre. Ils sont détenteurs de capital et entendent bien le faire fructifier au mieux. C’est en tout cas ainsi que Smith et Ricardo les voient. Pour ce faire, ils peuvent devenir producteurs ajoute Cantillon : ils achètent des matières premières à un certain prix pour les transformer et les revendre à un prix incertain. Cherchant la meilleure combinaison de facteurs de production possibles, ils orientent les ressources vers l’usage les plus valorisés par le consommateur. Ils participent ainsi à la stabilisation de l’économie.

Ce type d’entrepreneur connait bien les règles du jeu. Presque toutes même : commerciales, techniques, financières, humaines. Et s’il ne les connait pas, il fait en sorte de les apprendre. Par ses talents cumulés, il est une sorte de superman. Un homme qui prend des risques avec son capital, s’efforce d’être un bon gestionnaire de ressources et sait user de son jugement mérite que sa rémunération soit élevée (J.B Say).

Le risque et le talent
...deviennent les deux pierres angulaires de la définition de l’entrepreneur et de son environnement

Existe-t-il un ensemble des possibles globalement déterminé et connaissable ou bien le monde est-il marqué par l’apparition d’événements dont on ne soupçonnait pas l’existence avant qu’ils ne surviennent ? Risque probabilisable ou incertitude radicale ? La distinction célèbre de Knight caractérise le contexte dans lequel agit l’entrepreneur.

"L' esprit entrepreneurial", quant à lui, est le résultat d’un apprentissage, d’une expérience ou un trait de caractère, une qualité subjective. Vision cognitiviste et vision élitiste s’opposent souvent et sont censées fixer définitivement la nature du talent de l’entrepreneur : soit acquis soit inné.

En faisant varier le risque et le talent entre ces extrêmes, on obtient quelques figures emblématiques que « l’Ecole Autrichienne » va largement contribuer à faire connaitre : Knight (1921), Schumpeter (1934) et Kirzner (1973).

Et si on en faisait un petit schéma ?


Dans un univers risqué (= risque probabilisable donc assurable), l’individu cherche à évaluer la probabilité de succès de son entreprise et à prévoir les conditions de réussite d’une action. Il identifie une opportunité car il a engagé des ressources. Il connait le monde des possibles et ne fait que donner à chaque scénario une probabilité d’apparition. Son erreur peut juste être de ne pas retenir la bonne probabilité i.e. sur ou sous-évaluer les risques. Il est un optimisateur et il devient entrepreneur par choix. Le profit est le fruit de sa bonne évaluation. Dans un tel univers, le salarié est celui qui est averse au risque.

Cette figure de l’individu calculateur est celle défendue par la théorie de l’équilibre. L’entrepreneur exploite les opportunités plus qu’il ne les découvre.

Dans un univers incertain (= risque non probabilisable), une opportunité entrepreneuriale est une imperfection du marché qui peut être exploitée. L’entrepreneur se tient prêt à affronter une situation qu’il n’a pas imaginée. Le profit qu’il gagne est sa récompense pour avoir pris un risque non assurable avec l’activité qu’il a initiée. Il possède des compétences et des qualifications différentes du non-entrepreneur, il est prêt à mettre en jeu sa carrière et sa sécurité financière pour exploiter une idée. C’est un preneur de risque dans un monde incertain. Knight l’a fait connaitre.

Le retour de Superman est consacré par Schumpeter. Il associe l’entrepreneur à l’innovation et le voit comme un agent de changement. Le monde n’est pas incertain puisque c’est lui qui initie les évolutions. Il brise les inerties de la tradition et les routines et déstabilise l’ordre établi.

C’est un créateur d’affaires qui inévitablement détruit : en investissant dans de nouvelles formes de production il provoque le remplacement de certaines technologies et certains modes d’organisation rendues obsolètes. Cette dynamique est la fameuse " destruction créatrice ".

L’entrepreneur de Schumpeter, le plus célèbre sans doute, est un personnage élitiste, solitaire, dominateur et talentueux. Un vrai héros, un homme d’exception qui éprouve avant tout la joie de créer un « royaume privé » et possède une « âme de vainqueur ».

Mais le héros se meurt. Dans une société enrichie, l’aversion pour le risque augmente et le nombre d’entrepreneurs diminue. C’est l’annonce du « crépuscule de la fonction d’entrepreneur » et la disparition du « chevalier d’industrie » bientôt remplacé par le manager.

Le Don de l’alertness (l'entrepreneur révélateur)

Pour le sauver, il faut le destituer comme figure héroïque et en faire un homme doté d’une connaissance banale. Avec Kirzner, l’entrepreneur n’est pas un individu particulier mais une fonction présente dans chaque acteur, fonction qui s’exerce par le biais de l’alertness (traduit généralement par « vigilance »). L’alertness est la capacité à identifier, sans recherche, des opportunités négligées jusqu’ici.

Pas besoin d’homme exceptionnel donc, il faut juste quelqu’un qui sait observer, qui comprend les signaux du marché et perçoit ce qu’il faudrait faire pour répondre à des besoins mal satisfaits. Plus « vigilant », il a une information que les autres n’ont pas ou plus tard et c’est cette antériorité qui créé l’occasion de profit. L’entrepreneur est un révélateur.

Ce qui distingue les individus n’est donc ni l’aversion au risque ni leurs caractéristiques mais la manière dont ils utilisent l’information qu’ils possèdent pour découvrir des opportunités. Et cette capacité est un don : « la vérité est que la capacité à apprendre sans recherche délibérée est un don que les individus ont à des degrés complètement différents. C’est surement ce don que nous avons à l’esprit lorsque nous parlons de vigilance entrepreneuriale ». (Kirzner 1973). L’alertness n’est donc pas une ressource comme les autres. On ne peut pas « investir » pour développer cette qualité. Elle est une propension à agir. Qu’on possède tous..mais certains plus que d’autres !
A noter qu’en perdant sa dimension héroïque, l’entrepreneur de Kirzner retrouve son rôle stabilisateur : en réorientant l’activité économique vers des produits mieux appréciés, il compense des déséquilibres existants. Le profit n’est pas réalisé au détriment de quiconque puisqu’il n’est que la contrepartie d’une valeur qui n’existait pas auparavant. Le profit est le résultat de la valeur créée ex nihilo.

Grace à cette galerie de portraits de joueurs, l'optimisateur, le preneur de risque, l'innovateur et le révélateur, on saisit quelques uns des ressorts de l'action de l'entrepeneur, ce qui l'anime et visiblement, ce n'est pas que l'appât du gain. Mais en quoi consiste son action, pas vraiment. On ne sait pas notamment de quelle façon il transforme ses idées ou ses informations en opportunités d’affaire. Ces théories sont d'ailleurs souvent critiquées pour leur caractère un  peu flou : l’origine des compétences est souvent méconnue, l’absence d’intention délibérée et/ou de ressources consacrées tendrait à finalement reconnaitre le rôle de... la chance.

L'homme prudent

Alors comment caractériser son action? Quelle est cette sagesse pratique du joueur face au risque? « Rien ne peut suppléer chez le conducteur d’une entreprise la prudence et l’esprit de conduite, qui ne sont que du jugement réduit ». C’est Jean-Baptiste Say qui le dit.

La prudence serait donc la qualité ludique et entrepreunariale par excellence, et l'entrepreneur serait un homme "prudent". Autant dire un "petit joueur"... Quel paradoxe !

A moins qu'on ne se méprenne sur ce qu'elle est réellement. Il faut se tourner vers Aristote pour comprendre ce savoir propre à l’action qu’est la prudence. Ce sera l’objet d’un prochain billet.

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