vendredi 9 juillet 2010

Never complain, never explain

Quiconque a travaillé dans une organisation collective, quelle qu’elle soit, peut faire ce constat : les dirigeants talentueux ne courent pas les rues. Je ne parle pas de performance boursière ou d’augmentation de la marge brute. Je parle d’un dirigeant qui fait juste son boulot, mais qui le fait bien : diriger des hommes.

Si vous avez lu le billet sur le commandement, vous aurez compris que nous ne sommes pas très fans des nouvelles modes managériales qui diluent les responsabilités et conduisent à la confusion. Management participatif, théorie des parties prenantes, démocratie actionnariale, etc.

Par hasard, je suis retombé hier sur cette fameuse injonction : « never complain, never explain ». Un chef ne doit ni se plaindre, ni tenter d’expliquer ses choix. Je pensais que c’était une maxime militaire. En fait pas du tout. 

Il s’agirait d’un dialogue entre la reine Victoria et le futur Edouard VII*, son fils, alors âgé de 10 ans, qui se plaignait de l’austérité de la vie à la cour. Ce à quoi sa mère répondit qu’il avait intérêt à prendre les bonnes habitudes dès maintenant, parce que ça ne risquait pas de s’arranger, vu qu’en sa qualité d’héritier de la couronne, il n’allait pas rigoler tous les jours. « Never complain… », donc.

Au-delà de l’anecdote, et du côté vaguement romantique de la maxime en question, il est intéressant de noter qu’il n’est pas besoin d’être roi pour être chef. Et je me dis que ça illustre plutôt bien notre idée de ce que doit être le management. 

Le job d’un dirigeant, qu’il soit directeur, président ou empereur, consiste pour l’essentiel à assumer personnellement le risque et la part d’incertitude de décisions qui engagent l’organisation dans son ensemble. Il doit s’efforcer de rendre le monde « certain » aux yeux de ses collaborateurs, afin que ceux-ci puissent y déployer leur action. 

Dans ce sens, il est logique qu’il ne leur fasse part ni de ses doutes, ni des difficultés qu’il rencontre, ni des ressorts de ses choix. Ou alors il prend le risque de rendre à nouveau l’incertitude visible. Vouloir tout partager, c’est rendre chacun responsable de tout, donc de rien. On ne le dira jamais assez : le management participatif, c’est l’enfer pavé de bonnes intentions, et l’entreprise, ce n’est pas une démocratie. Et c’est tant mieux. 

Mais l’autorité n’est pas l’arbitraire. Ne pas se justifier ne signifie pas ne rien écouter ou ne pas avoir de principes. Un dirigeant est censé annoncer des règles, les respecter lui-même et les faire respecter. Fournir un dispositif d’action collective aussi certain que possible, dans un monde incertain, en somme.

Alors évidemment, s’il fait bien son job, il se sent un peu seul, parfois. Never complain, never explain.


* comme toutes les bonnes citations, celle-ci a au moins deux auteurs : Benjamin Disraeli et Henry Ford II. J’ai évidemment une préférence pour le second, qui sert mieux mon propos, même si j’ai raconté la version de Disraeli ! Et puis j’ai une certaine tendresse pour le grand-père, Henry Ford I, qui a fondé l’entreprise du même nom et qui est l’auteur de plein de citations que j’utilise beaucoup dans mes cours, comme par exemple : si on avait demandé au gens ce qu’ils voulaient, ils auraient répondu : « un meilleur cheval »… Ou encore : les gens ne savent pas ce qu’ils veulent, jusqu’à ce qu'on  le leur propose.

Ca me fait penser qu’il faudra que je vous raconte l’histoire du procès intenté à Henry Ford par les frères Dodge, actionnaires de Ford, qui réclamaient que le profit soit distribué et non pas réinvesti dans l’entreprise…

15 commentaires:

Stéphanie a dit…

En fait le chef est là pour fixer ce qu'est l'incertain et le certain. Et sur cette distinction, il n'a pas à expliquer. Il dit, il verbalise, il nomme ce qui doit être considéré comme étant l'incertain et le certain de l'entreprise, du collectif. Il substitue aux incertitudes de chacun, celles qu'il a identifié comme devant être partagées. Ce faisant, il dépersonnalise les préoccupations de chacun : vous pouvez avoir des questionnements dans tel champ que JE considère comme l'incertain de l'entreprise mais les autres inquiétudes sont d'ordre privé. Je ne vous empêche pas bien sur de les avoir mais elles ne relèvent que de vous (angoisse de ne pas être à la hauteur, stress du travail etc). Et l'incertain de l'entreprise, moi, le chef, je l'assume. Vous savez que je doute et a quel sujet mais ce n'est pas votre problème et je ne vous demande pas de prendre ça en charge avec moi. En revanche, dans la mesure où je dois gérer ça, en échange, je vous demande d'assumer le certain, celui que j'ai défini avec des règles et des principes. Je vous demande de l'assurer et de le maintenir c'est à dire aussi de le faire évoluer, de redéfinir ses frontières en me faisant remonter l’information, les dysfonctionnements, les cassures et les incompréhensions éventuelles.

Patrick a dit…

Stéphanie, présidente !

Philippe JOURDAN a dit…

Je viens de tomber sur votre article et je dois vous dire que je partage pleinement votre analyse sur le management. Je suis à la fois chef d'entreprise et professeurs en sciences de gestion et je crois honnête de vous dire que les nouvelles théories sur le management que vous évoquez, pour séduisantes qu'elles soient, ont toutes pour origine des travaux en sciences sociales et des organisations, fortement teintées idéologiquement et rarement mis en pratique ou testés à l'épreuve des faits et dans la durée. En clair, ce sont souvent des discours séduisants mais qui n'ont jamais réellement prouvé leur efficacité vs les méthodes de management plus classiques, fondées sur l'autorité, la délégation sous contrôle, le respect hiérarchique, la confiance dans l'encadrement, etc. Bonne chance à vous.

Patrick a dit…

Merci pour votre commentaire. Le papier est ancien, ça fait plaisir de voir qu'il est encore lu. Faute de temps, le blog est un peu en sommeil...

Anonyme a dit…

Je partage à 100% cette devise qui est très explicite. Le management participatif c'est donner l'illusion à toute personne qu'elle peut jouer un rôle décisif dans une organisation, outre ses compétences, ses capacités et ses envies. C'est faire croire que toute idée est bonne à partager au risque de semer la confusion et la dispersion. Certes le management doit suivre l'évolution des personnes et être de son époque ! mais à trop vouloir donner de possibilités à tout le monde, on déçoit encore plus car on ne peut pas donner et plaire à tout le monde !

Anonyme a dit…

"Il est difficile de servir et de plaire à la fois"

Maréchal de Villars

Michel a dit…

Mais tous , vous déraillez !
Vous confondez tout ! Le "militaire " , le " politique " mais pire le " commercial " qui vous concerne et par lequel vous vous essayez de justifier votre existence !
J'ai combattu sur 3 centres guerriers ! Sous commandement anglais et canadien !
Et croyez-moi : le " no complain no explain " est TOUT SAUF CE QUE VOUS DITES ! Ignares de la vie ! Frustrés de votre vie ......

Michel a dit…

salut !

Patrick a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Patrick a dit…

Euh...

Hervé a dit…

Le chef doit surtout savoir prendre ses responsabilités.
Mais dans un monde où il est plus facile de rejeter la faute sur les autres que d'assumer ses propres erreurs, de vrais chefs, il n'y en a pas tant que ça.

Unknown a dit…

Monsieur Michel, vous ouvrez une brèche qui peut être fort intéressante, mais si vous ne vous expliquez pas elle ne même nulle part.

Unknown a dit…

En effet, "Unknown, Michel pourrait-il (devrait) étayer, au moins sommairement, son prometteur "TOUT SAUF CE QUE VOUS DITES"; mais encore?

Nico5 a dit…

Entre expliquer et justifier, il y a une marge que certains dirigeants n'ont pas compris. Si les "chefs" ne doivent pas se justifier, n'est-il pas parfois utile d'expliquer les choses pour que les directives soient plus claires ?

Babeth a dit…

M . Michel, quel dommage que ces trois guerres ne vous aient pas rendu plus à l'écoute de votre prochain. Pour la part, loin du top management dans mon entreprise, je comprends parfaitement le développement de Stéphanie.
Cette maxime est adorable à tous les environnements, militaire ou commercial entre autres... merci à vous s' avoir combattu sans doute pour la paix. Merci aux chefs d'entreprise qui considèrent chaque maillon de la chaîne comme élément essentiel à la réussite de l'entreprise.

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