samedi 23 octobre 2010

Trompe l'oeil et vraisemblances

Le dernier livre de Fabrice Humbert, « La fortune de Sila », a pour toile de fond la financiarisation de l’économie et la mise en place des mécanismes qui conduiront à la crise des Subprimes. Ce n'est pourtant pas ce qui retient en premier l'attention. Tous les résumés qui en sont fait privilégient d'abord la scène qui ouvre le roman. Dans un grand restaurant parisien, en 1995, un serveur africain se fait violemment agresser par un client et aucun témoin de l’altercation ne bronche. Quelque soit leur nationalité (américain, français, russe), leur profession (trader, homme d’affaire, universitaire), leur âge, chacun manifeste soit de l’indifférence soit de la stupeur, attitudes dont il ne résultera qu’une inaction coupable, unanime.

Cette survenance de la violence gratuite dans un contexte feutré et devant des individus ordinaires est tout à fait vraisemblable. Et spontanément, on s'interroge sur la véracité de l’anecdote. Décrit-elle une situation réelle, un fait divers, une scène dont l’auteur aurait été témoin ?

Cette interrogation un peu naïve en contient une autre, plus complexe : pourquoi le statut de témoin mieux que celui de romancier rendrait-il l'histoire plus "vraie"?

Parce que le témoignage est crédible par essence. Le témoin a sa vie comme argument et son récit tient lieu de démonstration. Il veut rendre compte du réel du mieux qu’il peut et pour cela, il « sert de preuve », comme l’indique l’étymologie du mot « témoin ». En l’écoutant, on cherche de l’expérience, de la proximité. On sait son histoire singulière et on espère qu’elle apportera un regard unique, éclairant. Et c’est souvent le cas, comme dans les livres des grands capitaines d’industrie racontant leurs parcours, leur « destin », leur œuvre.

Mais ils doivent être pris pour ce qu’ils sont : des fragments de vie et non des modèles universels qui régleraient une fois pour toute la « bonne » façon de mener les affaires. Le témoignage n’est pas le discours qui dit le vrai, contrairement à ce que veulent faire croire les émissions de télé-réalité, entre autres. Les sciences sociales, au premier rang desquelles on trouve l’Histoire et la Sociologie, connaissent depuis longtemps les difficultés à user des témoignages, et le travail qui consiste à les vérifier, les analyser, les exploiter. La parole du témoin complète l’Histoire ou l’histoire mais ne l’écrit pas, qu’elle soit majuscule ou minuscule.

Le témoignage fournit un sens univoque auquel répond la pluralité des points de vue de la fiction. Dans « la fortune de Sila », l’attitude de chaque protagoniste lors de la scène d’ouverture va être éclairée par l’histoire de sa vie, par son parcours dans le monde économique contemporain, par ses renoncements et parfois ses actes de rébellion. A travers les portraits de l’oligarque russe désabusé Lev Kravchenko, du financier français cynique Matthieu ou de l’agent immobilier américain revanchard Marc Ruffle, sans oublier celui de Sila l’africain apatride, ce n’est pas la restitution du réel que cherche Fabrice Humbert. Il vise à dévoiler « ce qui est caché » comme le souligne si bien Charles Dantzig dans son interview au Monde le 15 Octobre 2010*
Les regards croisés des personnages rendent compte de la complexité du réel. La confrontation des différentes visions de la même situation fait apparaitre les ambigüités et la relativité des opinions. C’est ainsi que ces récits de vie inventée passent pour vrais et la fin de Sila nous apparait tout aussi tragique que si elle avait été un fait divers.

Alors, qui du romancier ou de témoin s’approche le plus de la réalité ?

La question est en fait mal posée puisque témoignages et fictions sont autant de représentations du réel transmises par leurs auteurs, représentations auxquels on choisit de croire... ou pas. Il n’y a pas de réalité en dehors des représentations que l’on en a et la fiction ou le témoignage ne sont que des propositions qui nous sont faites de voir le monde d’une certaine façon. A nous de les choisir, de les rejeter ou d’y adhérer, de les combiner et de les transmettre.

Pourtant, une fois tournée la dernière page de « la fortune de Sila », j’ai moi aussi cherché une trace de « vérité » dans cette fiction si réaliste qui m’a fait comprendre le principe des subprimes bien mieux qu’un cours d’économie. Et j’ai été bêtement rassurée de lire les remerciements faits à des personnes visiblement érudites sur ces sujets. J’étais sure ainsi de n’avoir pas été trompée. Comme si la parole de l’expert valait plus que la parole profane ou que la fiction... Mais c’est une autre histoire.

*Charles Dantzig – « il faut lire parce que ça ne sert à rien » - Le monde du 15 octobre 2010
«La fiction est considérée comme du mensonge. On parle de la "vraie vie" comme si la vie dans les livres était fausse. La fiction est indispensable parce qu'elle montre ce qui est caché. La fiction, c'est ce qui soulève le tapis alors que la bienséance voudrait qu'on se contente d'en admirer les motifs. C'est en cela que la littérature et la lecture restent des actes de contestation »

Fabrice Humbert – La fortune de Sila – Le passage – 320 p











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