lundi 4 avril 2011

A l'école de l'évaluation

Comme son nom de l’indique pas, Kurt Vonnegut est un auteur américain. Comme sa biographie le précise, ses liens avec l’Allemagne sont profonds. Immigré de la troisième génération né à Indianapolis en 1922, il est un des rares rescapés de la boucherie de Dresde, ville bombardée par les alliés alors que lui-même est réfugié avec 7 autres soldats américains dans un abattoir.

Dessin de Kurt Vonnegut
Quand j’ai fait l’acquisition du recueil de nouvelles publiées sous le titre « le petit oiseau va sortir » en février 2011, j’imaginais surtout découvrir ce sens de l’absurde et cet univers onirique qui ont fait la réputation de Vonnegut en tant que pilier de la contre-culture américaine. J’aurai du me souvenir que, souvent, celui qui excelle dans l’art de la nouvelle et de la satire sociale excelle aussi dans l’art de poser des questions fondamentales. Celle de la valeur d’un homme en est une.

Comment dire si un individu est un génie ou un idiot ? Comment peut-on l’évaluer ? Qu’évalue t-on exactement ? Et si l’on y parvient, quelles en sont les conséquences ?
Dans la nouvelle intitulée « Une chanson pour Selma » écrite en 1950, Kurt Vonnegut alerte sur les dangers que représenteraient l’évaluation objective des individus et sa généralisation à une institution toute entière, en l’occurrence l’école.
Prophétique, puisque près de 40 ans plus tard, le psychanalyste du travail Christophe Dejours dénonce ces pratiques comme la source du malaise au travail et le philosophe Jean-Claude Milner comme la raison de la disparition de la politique 1.
La lecture de cette nouvelle peut alors sembler une bonne entrée en matière pour qui s’intéresserait à cette question de l’évaluation et voudrait retenir quelques éléments clés. Reprenons l’histoire.

Kurt Vonnegut situe sa nouvelle au sein du lycée de Lincoln. L’élève vedette est Al Schroeder, génial compositeur d’une centaine de marches pour la fanfare de l’école. Tellement génial que ses œuvres semblent injouables par ses camarades. Un seul s’obstine jusqu’au ridicule, le gentil idiot joueur de grosse caisse, Big Floyd.
Loin de n’être qu’un jugement de la part des élèves et des professeurs, le génie de Schroeder et la stupidité de Big Floyd sont des vérités objectives. Le système très performant d’évaluation de l’école l’a prouvé et les résultats sont consignés dans les dossiers de chacun mais connus des professeurs seuls.
« En fait, [ces dossiers] indiquaient non seulement le Q.I de chacun mais son degré de sociabilité, sa dextérité, son poids, son potentiel de leader, sa taille, ses préférences professionnelles et ses aptitudes dans six champs différents de l’activité humaine. Le programme d’évaluation du lycée de Lincoln était très approfondi. Il était d’ailleurs réputé, terrain de chasse favori de futurs thésards, car les évaluations du lycée de Lincoln remontaient à plus de vingt-cinq ans. Pour comprendre ce que signifiait chaque nombre, [on devait] utiliser une carte-décodeur, une carte percée de trous, qui se trouvait sous clef dans le coffre du proviseur. En plaçant la carte-décodeur sur la fiche, [on pouvait découvrir] le sens de tous ces chiffres. »
Ce dispositif autorisant la comparaison les individus grâce à des critères supposés neutres relève de la Science-fiction chez Vonnegut. 40 ans plus tard, Milner la dénonce comme une évolution réelle et dangereuse de la société : « l’évaluation amorce la transformation des hommes en choses ; elle en annonce l’achèvement prochain ; que dis-je, elle l’installe ».
Dejours montre, quant à lui, que le système glisse presque systématiquement de l’évaluation des performances vers l’évaluation des individus. Avec la carte-décodeur à trous, nous y sommes.

Un jour, sans explication, l’attitude des deux élèves s’inverse. Schroeder se renferme, devient apathique et refuse de produire quoique ce soit tandis que Big Floyd s’enflamme, s’«arrête de glander » (sic) et écrit un morceau « Une chanson pour Selma ». Ce revirement de situation trouve une explication simple : la « vérité » leur a été révélée par leur camarade Selma qui est allée lire en cachette les fiches de chacun, la sienne comprise. Le génie n’est pas celui qu’on croit depuis toujours, les chiffres le prouvent. Le QI de Big Floyd est bien plus élevé que celui de Schroeder.

La perversité du système dévaluation est qu’il peut, au gré des différentes lectures qui en sont faites, selon la personne qui les interprète, se retourner contre ceux qu’il avait encensés. Et peut les anéantir. Personne n’est à l’abri, même les génies…

Le seul pour qui tout ceci n’a pas de sens est le professeur de musique Helmholtz, qui ignore jusqu’au contenu des dossiers des élèves et encore plus la technique de lecture des cartes à trous. Pour lui, seul compte le jugement issu de l’expérience. Il l’exprime ainsi à ses élèves :
« Il n’y a qu’un seul test qui mérite qu’on lui prête attention, dit Helmholtz. C’est le test de la vie. C’est là que vous marquerez le score qui compte. C’est vrai pour tout le monde »
Pour les convaincre, il fait interpréter la chanson de Selma à des personnes étrangères au lycée, ignorantes des profils de Big Floyd ou de Schroeder. Et révèle ainsi à tous que le « génie » est dans la réalisation collective. L’œuvre ainsi jouée atteint des sommets de perfection, indépendante de la qualité présumée de son auteur.

Faute de refuser la subordination à la loi des chiffres censée dire objectivement la valeur humaine, le risque de se fourvoyer et de tomber dans l’absurde est inévitable. A l’image de Selma à qui Helmotz révèle son immense erreur :
« Ce nombre dont tu pensais qu’il s’agissait de ton QI Selma, c’était ton poids. Et quand tu as regardé pour nous trois qui sommes ici, tout ce que tu as appris, c’est qui était lourd et qui était léger »

Kurt Vonnegut – Le petit oiseau va sortir – Grasset – 374 p
Jean-Claude Milner – La politique des choses – Court traité politique I – Verdier – 67 p
Christophe Dejours – Souffrance en France – Points Seuil – 219p





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